Albert
DETON
Okapi bourrasque
(1916-1944)

Ne tirez pas, ce sont des British !
Le père Richard DE SMET sj,
alias «Crocodile» décédé en 1997, brosse ici le portrait dune figure de
proue de la Première : Albert DETON, alias «Okapi bourrasque», dont il était l'«alter
ego».
En première latin-grec, nos classes étaient distinctes, mais en septembre 1929 nous nous
sommes trouvés, Albert DETON et moi, sur les bancs dune seule classe de deuxième.
Jentrai à la Troupe en novembre, et bientôt Albert voulut my suivre. Il y
entra à la fin de janvier, dans la patrouille des Renards. Ensemble, nous rentrions du
Collège, et préparions nos examens hebdomadaires; aussi, nous étions rapidement devenus
amis - et souvent complices - et notre amitié na jamais cessé.
Le scoutisme le prit tout entier, lui qui était dun naturel généreux,
enthousiaste jusquà lextravagance, débordant de vie, ne reculant devant
aucun effort physique, sattelant courageusement à leffort intellectuel (pour
lequel il navait eu au début des Humanités quune inclination mitigée),
était amusant, le plus marrant, le meilleur des compagnons.

De g. à dr. : Croco' (Richard DE SMET),
Canard (René DEBAUCHE sj), Okapi (Albert DETON), Rossignol (André MASSINGER)
au camp de Mirwart en 1934.
Nous navons raté aucun des hikes, sorties, ou
camps de la Première jusquen 1934. Camps sous la pluie, camps de neige, taxaient
notre endurance mais la joie y régnait. Albert nous y aidait par son emballement. La
Troupe avait pris comme slogan : «LA VIE RUDE» : Albert nous aidait beaucoup à ne pas
le trahir. Quand il fallut lui choisir un totem, on tomba daccord de lappeler
«Okapi Bourrasque» : sa conduite ne la jamais démenti. Devenus C.P., nous
rivalisions pour insuffler à nos patrouilles un haut degré desprit scout, de
serviabilité, de fraternité, de joie. LOkapi excellait dans lorganisation de
sorties aventureuses et triomphait dans ses numéros de feux de camp. Adolescent plein de
sève, il sétait fort développé intellectuellement et était devenu un des tout
premiers de classe en même temps quun animateur extra-scolaire de premier rang. A
la fin de 1933, il fut nommé Premier C.P.
1934 fut une année hors pair. Nous étions quatre C.P. unis comme les doigts dune
main. Ensemble, nous étions allés à Rome en même temps que 600 autres scouts. Ensemble
nous sommes partis en vélo visiter Amiens, Beauvais, Chartres, les châteaux de la Loire,
Paris. Ensemble, nous sommes entrés au Noviciat des Jésuites. LOkapi sy plia
le mieux quil put à une discipline qui bridait sa nature chestertonienne. En
pique-nique, il se défoulait. Je ly vois encore sur la dernière plate-forme
dune tour forestière très frustre où nous étions montés et doù lon
dominait un immense paysage. Sa fine pointe lattira, il voulut sy hisser.
Cétait fou. Il devrait saccrocher à des planches branlantes, mordues et
affaiblies par les intempéries. Jessayai de len empêcher. Rien à faire.
Cétait la pointe la plus haute, il voulait la toucher. Il le fit. Je le voyais
déjà avec terreur fracassé par une chute de 70m. Mais il réussit. Il avait en lui un
feu exacerbé qui exigeait de sextérioriser. Le cadre du Noviciat était trop
étriqué. Au début de 1937, lOkapi rentra dans la vie laïque.
Ce fut Louvain puis bientôt le service militaire. Rappelé en septembre 1939, le
lieutenant DETON se trouva en place (probablement sur la ligne Meuse-Dyle-Anvers) pour
subir lassaut allemand du 10 mai 1940. Lorsque les forces belges durent faire
retraite à cause de la percée des tanks allemands à Sedan, sa formation la protégea
dans la région de Louvain dont lOkapi fut (pour deux jours) le dernier Bourgmestre,
témoin de lincendie de la Bibliothèque par lOccupant. A la capitulation, il
eut la chance déchapper à la captivité.
Rentré à Charleroi, il trouva vite loccupation allemande, et sa propre absence de
la lutte que continuait à mener lAngleterre, insupportables. Dès juillet, il
partit vers lEspagne, passa les Pyrénées mais fut interné quelques mois dans le
camp de Miranda (si ma mémoire est bonne). Libéré, il gagna le Portugal et de là la
Grande-Bretagne où il fut presquaussitôt réintégré dans les Forces Belges.
Dès quon pensa à créer des groupes délite, fortement entraînés et très
mobiles, lOkapi neut de cesse quil fût admis dans les Commandos. Il y
fut un chef prestigieux, un dArtagnan qui ne craignait pas de faire autant et plus
quil demandait de ses hommes. Ceux-ci se sont souvenus longtemps de ce jour où,
épuisés par une marche forcée dentraînement, ils sétaient plaints de ne
pouvoir la continuer avec leur pesant barda : «Quon me donne six fusils!»
cria-t-il. Et il les porta en plus que son propre barda jusquau camp. Ce nest
pas sans fondement quaprès 1945, on a donné son nom au camp dentraînement
de Marche-les-Dames où lon parlait de lui comme dun officier commando de
légende.
En janvier 1944, il était sur la rivière Sangro en Italie centrale. Il fallait refaire
la liaison avec un groupe anglais égaré dans la neige. LOkapi sy offrit et
parvint avec quelques hommes dans leur voisinage, mais à cause du brouillard ils furent
pris pour des Allemands et une fusillade commença. Il tomba en criant : «Il mont
eu, nom de Dieu!». Depuis notre classe de Poésie, il était hanté par le dernier cri de
Charles PÉGUY menant une attaque en août 1914 : «Tirez, tirez, nom de Dieu!». Albert
rêvait de mourir ainsi, juron ou pas, avec le nom de Dieu sur les lèvres. Ce furent ses
derniers mots..
Croco'
Ndlr : S'ils se référaient moins à Péguy que le cri que le Croco' lui
attribue, les derniers mots de l'Okapi témoignent du souci de l'Autre appris dans le
scoutisme. Il a en fait crié, à ses compagnons : «Ne tirez pas, ce sont des British!».
Il fut le premier officier Commando belge tombé au Champ d'Honneur, dans la nuit du 3
janvier 1944, près de la rivière Sangro, à San Pietro dans les Appenins (Italie).
Aujourd'hui encore, plus de cinquante ans plus tard, quand les Anciens du 10-IA en
parlent, ils disent "notre Lieutenant" (même le Colonel Hre Noël DE DEKEN qui
était son Sergent). La plaine des manoeuvres du Camp d'Entraînement Commando de
Marche-les-Dames lui est dédiée. En savoir plus (fichier DOC)
Voir aussi le fac-simile de la notice biographique qui lui est consacrée dans le "MEMORIAL DU XXXe ANNIVERSAIRE 1919-1949" (fichier PDF, 363ko, neuf pages A5)
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